Biographie

d’Ilia Chkolnik par Jean-Pierre Mathez

Ilia Chkolnik

Né d’une mère pianiste et enseignante et d’un père étudiant les sciences à Moscou, il passa durant sa petite enfance de longues heures  sous le piano à queue pendant que sa mère donnait ses leçons ou jouait des quatre mains. A trois ans, lorsque le clavier est libre, il commence à pianoter ces exercices et ces airs qui se sont implantés tout naturellement dans sa mémoire. Sa mère, pédagogue réputée, mesure vite les dispositions exceptionnelles de son fils et lui impose une discipline de fer. Les progrès sont rapides et impressionnants, mais ce rythme soutenu lui pèse.

Deux autres passions vont déterminer l’orientation artistique de sa vie et réduire le temps passé devant son clavier (ce qui ne l’empêchera pas à 13 ans d’enregistrer des Inventions de J.S. Bach).

D’abord l’appareil photographique (modèle Zorki, copie soviétique de Leica) que son père achète et lui laisse essayer. A dix ans, Ilia découvre le pouvoir inouï de fixer des images et des instants de la vie; il se documente, étudie les techniques de prises de vues et de développement des films. Les détails révélés par l’objectif changent sa vision du monde, lui ouvrent de nouveaux horizons et stimulent son imagination.

La seconde passion se déclenche à 14 ans, lorsqu’il change d’école et se fait de nouveaux amis, dont certains jouent avec la fanfare de l’usine de production des voitures “Moskvitch”. Ilia opte pour la trompette et une semaine plus tard il suit déjà assidûment les répétitions,  au grand dam de sa mère qui lui conseil d’aller s’inscrire pour des leçons dans une école de musique avec le secret espoir qu’il n’y soit pas reçu… Il le sera pourtant et trois ans plus tard, en 1980, il remporte le concours national d’Union soviétique qui lui ouvre la porte de l’Académie russe de musique Gnessine, l’école d’élite par excellence, où il travaille avec Timofey Dokschidser (1921-2005), trompette solo de l’Orchestre du Théâtre Bolchoï de Moscou, soliste de réputation mondiale. Un mois après ses débuts au Gnessine, en décembre 1980, Ilia a 17 ans, Dokschidser le fait engager à l’Orchestre du Bolchoï pour tenir la partie de deuxième cornet-à-pistons dans “Le Lac des cygnes”, le ballet de Tchaikovsky. Sa performance lui vaut d’abord une place de stagiaire et dès 1983, sur concours, il obtient à 19 ans la prestigieuse place de trompette solo de Dokschidser parti à la retraite.

Au mois de juin 1989, le Bolchoï termine sa tournée européenne à Zurich en Suisse, alors que l’Union soviétique est secouée par de violentes crises politiques et économiques et qu’Ilia, aspirant à vivre librement sa vie n’était plus vraiment à l’unisson avec ses parents (qui plus tard choisiront eux de s’installer aux Etats-Unis). A l’issue de la dernière représentation zurichoise, il quitte la troupe et se réfugie au poste de police le plus proche où il dépose sa demande d’asile politique. Après quelques semaines passées dans  les camps d’asile, Ilia commence sa nouvelle vie à Lausanne en jouant dans des big bands et surtout dans des formations de Salsa, une musique libératrice et joyeuse qui lui convient tout particulièrement.

Durant cette période d’assimilation aux conditions de vie occidentales, Ilia Chkolnik consacre une partie de son temps à la composition, dont trois concertos pour piano et orchestre destinés à de jeunes solistes qui connaissent le succès y compris au Japon (BMG Entertainment et Deutsche Grammophon), ainsi que d’autres pièces de récital ou d’ensembles éditées en Suisse. Ses qualités de mélodiste donnent une empreinte aisément reconnaissable tant à ses oeuvres classiques qu’à ses airs de salsa.

musique

musique

En 1997, Ilia Chkolnik est engagé au Béjart Ballet Lausanne, où sa polyvalence artistique fait merveille, d’abord comme pianiste durant les longues heures d’entraînement des danseurs et danseuses (mais il peut fort bien enregister au piano une étude de Chopin pour le ballet “La Mer” ou des extraits musicaux pour le ballet “Le Manteau”), parfois comme compositeur (il écrit et joue la musique de “Tokyo gesture” ou le final de la Soirée Versace à la Scala de Milan), occasionnellement comme trompettiste figurant (le fameux air de “La Strada” de Nino Rota, tiré du film du même nom de Fellini et incorporé dans son ballet “Ciao Federico”, un air qu’adorait Béjart, ou sa composition pour trompette et claviers écrite pour “Le Tour du Monde en 80 Minutes”, le dernier spectacle de Béjart) et quasiment en permanence comme photographe de l’intimité créative d’une troupe qui séduit le monde entier. Sa sensibilité visuelle se révèle dès lors pleinement dans sa façon très personnelle d’épingler les images fugitives les plus saisissantes dans les lieux mythiques tels que l’Opéra de Paris, la Scala de Milan, le Bunka Kakan de Tokyo ou le grand théâtre du Liceu de Barcelone. Maurice Béjart avait beaucoup d’estime pour les les polyvalences professionnelles d’Ilia Chkolnik et le lui manifestait fréquemment.

Les photographies artistiques d’Ilia Chkolnik sont publiées dans diverses revues et livres (“Gil Roman, je danse ma vie”, Béjart Ballet Lausanne, 20 ans. Plusieurs galeries lui ouvrent leurs portes en particulier la FNAC de Lausanne. Il participe avec de grands formats à l’exposition urbaine “Bridge 2010 – Prix de Lausanne”.

En 2013,  24 ans après avoir quitté abruptement l’Union soviétique, Moscou, le prestigieux Bolchoi et ses parents attentionnés, Ilia Chkolnik y est retourné comme coordinateur entre le chef d’orchestre du… Théâtre Bolchoï et la chorégraphie du…  Ballet Béjart Lausanne qui y donnait le Sacre du Printemps d’Igor Stravinsky.  Une grande boucle était bouclée. Célébré par ses anciens amis et collègues de l’orchestre, il a pu mesurer le chemin parcouru dans cette liberté active qu’il avait tant souhaitée en poussant la porte de ce poste de police à Zurich.

Une réconciliation appaisante avec l’environnement de sa jeunesse où lui furent donnés, malgré tout, les formidables outils qui ont fait de lui un artiste hors du commun.